Cavafis, pourquoi ? - Poèmes traduits par François Sommaripas

Plutôt qu'une préface

La poésie ne se traduit pas. Tout au plus, elle nous renseigne sur le monde du poète, elle nous donne une ouverture sur cet "autre" en nous-mêmes qu'on ignore. Villon ne peut être traduit, pas même en français actuel. Mais on peut avoir, du reflet de son monde, d'autres reflets qui existent en nous. Et, peut-être, trouverons-nous la trame qui conduit à nous-mêmes, tels que nous avons été, tels que nous sommes.
On peut dire - il a été dit - plein de choses sur Cavafis. Selon l'univers du lecteur, le poète change. Il a même changé de nom, de Cavafis il est devenu Cavafy, grâce à ses admirateurs Anglais.

Les exégètes ont insisté à tour de rôle sur son aspect politique, sur sa particularité sexuelle, sur son pessimisme existentiel, son obsession de l'Histoire, son côté - plus imaginaire que réel - précieux.

Le plus souvent, tout ceci correspond plus aux phantasmes de l'exégète qu'à la réalité des choses. Et puis, faut-il toujours tout expliquer, décortiquer? N'est-il pas propre à chaque individu de creuser son chemin vers la connaissance? Faut-il se servir de la culture comme d'un bien de consommation?

Quant à l'approche choisie pour cette traduction, j'ai privilégié le rythme et l'impact immédiat à toute élaboration précieuse qui risquerait de m'éloigner de l'esprit de Cavafis. Cependant, le lecteur trouvera à la fin de ces pages une liste des ouvrages consultés et de quelques-unes des traductions publiées en français et en anglais.

En fait je me propose de ne faire aucun discours, d'ignorer toute construction intellectuelle et de ne donner, en publiant cette traduction, que certains renseignements - techniques - pour faciliter l'accès à certains faits historiques qui, loin d'être l'apanage d'un parcours d'érudit, font partie d'une réalité telle que Cavafis l'avait ressentie, une transcription de cette réalité. Dans les poèmes dits historiques, le drame humain est vécu dans l'insouciance de ce monde hellénistique assujetti à Rome, un monde qui, dans la vie quotidienne, n'a rien perdu de ses privilèges, et profite bien des fleurs de sa décadence. Cavafis parle de nous en puisant pour la plupart ses symboles dans une histoire qui nous ressemble - la fin, fleurie, d'un monde en manque d'avenir. Beaucoup de lecteurs qui se reconnaissent dans cette image, se perdent parmi des personnages et des faits qui ne font pas partie de leur quotidien. Cette Alexandrie, symbole fort, qui rattache Cavafis au monde hellénistique et en même temps, à notre propre drame. Dans son monde il y a, mélangé de façon inextricable, la grandeur et le déclin d'un passé lointain et, aussi, une expérience très proche.

Certains des poèmes de Cavafis ont pour titre une date. Ces dates font deux groupes séparés de plusieurs siècles:
"Juif en l'an 50 apr. J.-C.", "Théâtre de Sidon, 400 apr. J.-C.", "Téméthos d'Antioche, 400 apr. J.C", " Dans une grande colonie grecque, 200 av. J.C.", "Myris, 340 apr. J.-C." "En 200 av. J.-C."
Puis, à côté d'une période qui couvre environ sept siècles, on se retrouve au début du 20ème siècle: "Jours de 1903", "Jours de 1901", "Jours de 1896", "Jours de 1908".

Il ne nous faut que quelques informations très simples concernant les faits historiques dont Cavafis s'inspire. Quelques renseignements élémentaires sur ses personnages - à quoi correspondent tous ces noms dont l'Histoire a fait des héros, tragiques ou risibles, et cependant familiers. Pour certains, il suffit d'une brève note en bas de page.
Enfin - pour simplifier - il est peut-être utile de situer trois cycles de poèmes où l'on retrouve soit les mêmes personnages soit des événements qui se suivent.

1.- "L'agacement du Séleucide - (56)", "Démétrios Sôter - (89)", "Alexandre Jannée et Alexandra - (145)", "Ils n'avaient qu'à y pourvoir - (149".
Vers la fin du 2e siècle av. J.-C. les royaumes hellénistiques traversent une phase de longue agonie. Ils ne survivent plus que grâce à l'arbitrage de Rome et à force d'intrigues et d'usurpations sanglantes. Un panier de crabes, où des personnages comme Héraclide, Balas, Grypos, Zavinas et Hyrcanos se succèdent à la tête des royaumes grâce à leurs appuis romains. Quant à Alexandre Jannée et Alexandra, rois hellénisés de la Judée, ils descendent respectivement d'Hyrcanos et de Grypos et sont l'exemple de la complexité et des contradictions de cette période hellénistique dont Cavafis s'inspire pour exprimer sa vision du monde

2.- "Dieu abandonne Antoine - (26)", "Césarion - (73)" et "Rois Alexandrins", "31 av. J.-C. - (113)" sont liés au drame de la défaite d'Antoine et sa succession par Octave, le futur empereur de Rome, événements qui ont également inspiré Shakespeare dans "Antoine et Cléopâtre".

3 - "Julien constatant l'indifférence - (108)", "Julien en Nicomède - (111)", "Julien et les gens d'Antioche - (126)" "Grande procession de prêtres et de laïques - (127)", "Tu n'as rien compris - (137)", et "Dans les environs d'Antioche - (154)".
Julien l'Apostat, né en 331, empereur de Rome de 361 à 363, nourri de philosophie grecque, il a essayé de rétablir les cultes antiques et, à la fois, imposer une nouvelle morale aussi stricte, sinon plus, que celle de l'église chrétienne . Le clergé chrétien, aspirant surtout au pouvoir politique, tolérait en ce temps les mœurs libertins des Grecs d'Orient qui, bien qu'ils ne soient pas chrétiens, s'agaçaient du puritanisme de Julien.

Cependant, les faits historique ne servent que de support et, si les dates nous amènent ailleurs, on se reconnaît, nous-mêmes, dans le destin des personnages. Car avant tout, et en dépit de tout ce qui a pu être dit, Cavafis n'est pas le monstre sacré d'une littérature précieuse et élitiste mais notre contemporain, une voix de notre temps.

Enfin, la numérotation des poèmes correspond à l'ordre de leur première publication. Il s'agit de 154 poèmes reconnus par Cavafis de son vivant. 83 poèmes figurent actuellement dans ce recueil, ceux qui seront ajoutés au fur et à mesure, seront intercalés suivant leur ordre chronologique.

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